Chas Laborde peintre.
Chas Laborde se plaignait à ses amis, sur un ton ironique mais qui cachait mal une peine véritable : « Ils ne veulent pas que je sois peintre ! ».
Par ce « ils », il faut comprendre les galeristes, les critiques, les maîtres à penser de l’art officiel, les prophètes de l’avant-garde, bref tous ces messieurs-dames sérieux qui se tiennent à l’entrée de l’Art avec un grand A, et décident de qui entrera et qui restera dehors.
Dessinateur et donc, pour les Français, « caricaturiste », avec tout ce que le terme peut avoir de péjoratif, Chas Laborde fut prié de retourner gribouiller dans les journaux.
Une des deux expositions montées de son vivant (en dehors du Salon de l’Araignée), fut organisée en 1927 par Nandette Monthui. Présentée par Pierre Mac Orlan, elle se tint dans la galerie de la rue Laffitte.
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Nandette Monthui, qui tenait la librairie du Salon de l’Araignée, expose dans sa petite galerie de la rue Laffite ceux qu’elle tient pour les « jeunes maîtres de l’art moderne ». Après Dignimont et Jean Oberlé, c’est au tour de Chas Laborde de venir accrocher ses peintures et aquarelles.
Si les amis se déplacent et achètent plusieurs aquarelles, les huiles ne trouvent pas preneur. Et les critiques passent sous silence l’exposition, ne voulant pas, selon Guy Laborde, mentionner une galerie qui n’achetait pas de publicité dans leurs journaux. Seul Eve, où manifestement Nandette Monthui et Mac Orlan ont leurs entrées, en rend compte.
Chas hausse les épaules : « Vous voyez, personne ne veut que je sois peintre. ». A la colère de sa compagne, Juliette Juvin qui réplique : « L’aquarelle n’est-elle donc pas de la peinture ? Tout de même vous en avez vendu… »
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Malgré le soutien d’amis comme Francis Carco qui persuade Colette d’acheter des toiles de son illustrateur, Chas Laborde ne parviendra pas à s’imposer comme peintre.
On raconte qu’alors qu’il agonise, une marchande de tableaux vient s’assurer de sa mort afin de majorer le prix de ses toiles. Et Chas Laborde de la congédier d’un « Trop tôt ! » cinglant. Anecdote certainement apocryphe, et démentie par Dignimont, mais qui exprime bien le désenchantement de l’artiste.
« Il consacrait », écrit Marcel Aymé, « à la peinture une partie des loisirs que lui laissait le dessin, mais elle fut pour lui un tourment plutôt qu’un passe-temps. Il traitait la couleur avec le même scrupule que le trait, semblant se soucier surtout d’en bien posséder le métier avant de s’abandonner à son inspiration. Il entendait ne rien laisser à la chance de l’artiste et une harmonie de tons ne le satisfaisait que s’il en avait contrôlé la nécessité. Si les peintres d’aujourd’hui avaient pour eux-mêmes de telles exigences, ils seraient évidemment moins nombreux. »
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Francis Carco raconte que, visitant l’atelier de la rue des Saules, il demande à voir des toiles alignées face contre le mur.
« Bah ! », rétorque Chas. « Des rendus. Laisse donc. Personne ne veut que je sois peintre. »
Ces tableaux sont ceux qu’il a exposés dans une « galerie de Montparnasse » et dont pas un n’a trouvé acheteur. Cet échec a profondément blessé Chas Laborde.
« Faux sceptique », écrit Salmon, « il était possédé d’un infini besoin de tendresse. Par fatalité, l’encouragement moral lui manqua à cet instant capital de sa carrière. »
Il continuera de peindre, toute sa vie, mais pour lui-même, rechignant à donner ses toiles à des amis, craignant qu’ils ne les lui demandent par simple affection.
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A propos de la peinture de Chas Laborde, Charles Kunstler écrit en 1926 (A.B.C. ) :
« Il nous faut parler maintenant d’une peinture étrange, singulièrement émouvante, qui vous relient longtemps devant elle et qu’on n’oublie pas. Elle prouve que Chas Laborde n’est ni un réaliste, ni un idéaliste pur. Chez lui, comme chez nos classiques, l’imagination s’unit harmonieusement à la réalité. C’est qu’en effet Chas Laborde est un esprit essentiellement français.
Le tableau que je veux vous faire connaître représente deux personnages. Assise près d’une fenêtre, une femme en robe verte — d’un très beau vert — tourne le dos à un gros homme en manches de chemise, qui s’appuie sur un balcon. La lumière de la rue éclaire vivement la nuque de la jeune femme, une nuque flexible, blanche et tendre, et dont la vue vous remet en mémoire ces deux beaux vers d’André Chénier: Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige effacerait l’éclat.
La clarté de la rue frappe aussi le front bas et têtu du mari, ses yeux bovins, ses joues couperosées, ses bras musculeux et ses mains épaisses.
Toute la poétique de Chas Laborde est dans ce tableau. A côté de la lourdeur, de la vulgarité, de la laideur de ce gros homme, il met un peu de grâce, un peu de cette grâce féminine, si vivement ressentie par lui et si heureusement répandue dans tout son œuvre, S’il n’affadit jamais la réalité, il sait nous la rendre aimable par toutes les séductions que son imagination place auprès d’elle. Il n’oublie jamais son expérience, et cette expérience, parfois souriante, est souvent amère. Mais il y ajoute cette grâce qui lui est naturelle, cette bienveillance, ce charme secret, si tendre et si prenant, qui émane de ceux qui sont bons, doux et forts.»
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