En 1919, Albin Michel publie Bob et Bobette s’amusent de Francis Carco, récit de la dérive de deux adolescents, tombés entre les griffes d\'un flic corrompu.
Francis Carco a écrit ce roman en 1917, alors qu’il se remet d’un accident subi lors du vol d’essai d\'un avion de chasse Nieuport. C\'est aussi l’époque où il rédige avec Pierre Mac Orlan Les Mystères de la morgue (couverture de Gus Bofa), et de nombreux articles, notamment dans La Baïonnette.
Le projet, assez original, est de suivre les aventures de deux personnages, quatre écrivains se succédant pour les raconter : Jeanne Landre (Bob et Bobette, enfants perdus, couverture de Joë M. A. Fournier), Francis Carco (Bob et Bobette s’amusent, couverture de Chas Laborde), Pierre Mac Orlan (Bob bataillonnaire, couverture de Gus Bofa), et enfin André Salmon (Bob et Bobette en ménage, couverture de Ciolkowski).
A noter que si Mac Orlan, prenant la suite de Carco, envoie l\'infortuné Bob aux Bat’ d’Af’, Salmon, lui, l’introduit dans la bonne société parisienne.
Chas Laborde choisit de montrer sur la couverture les débuts calamiteux de la pauvre Bobette sur les planches du Casino Saint-Glinglin. L’angle est original, les détails d’un music-hall populaire bien rendus, et la sympathie de l’artiste va manifestement à l’adolescente maigrichonne en bas verts.
Le tirage de tête est de 10 exemplaires sur papier du Japon et 20 exemplaires sur papier de Hollande.
Macambira (Rei Negro, romance barbaro), raconte la vengeance d’un esclave noir, qui aurait pu devenir roi en Afrique, contre le maître brésilien qui a violenté sa femme.
L’auteur de ce roman publié en 1920 par l’Edition Française Illustrée, que dirige Charles Malexis, est Henrique Coelho Netto ( 1864-1934). Né d’un père portugais et d’une mère indienne à Caxias, Maranhão, Netto fut professeur de littérature, député, journaliste et un des premiers romanciers brésiliens. Il laisse une œuvre considérable, plus de 120 volumes, et fut proposé pour le prix Nobel en 1933.
L’illustration de couverture que donne Chas Laborde, montre Lucia, fille d’une mulâtresse et d’un Allemand, « grande, mince et gracieuse, la peau satinée couleur du fruit jambo » au milieu de l’exubérante végétation brésilienne.
Le tirage de tête se compose de 15 exemplaires sur papier pur fil Lafuma.
Francis Carco fut un des premiers à comprendre l’étendue et l’originalité du talent de Chas Laborde. Le poète et romancier était grand amateur de peinture et de dessin, et son livre Les Humoristes (Librairie Ollendorfff, 1921) est une lecture essentielle pour tous ceux qui s’intéressent à l’affiche, à la caricature, au dessin de presse et à l’art graphique en France.
En 1920, il rassemble deux textes, Jésus-la-Caille (1914) et Les Malheurs de Fernande, qu’il complète et fait publier, sous le titre Jésus la Caille chez Ronald Davis & Cie, illustré de trois dessins de Chas Laborde, gravés sur bois par Jules Germain. Chas lui-même déteste la gravure sur bois, « un art de sabotier », mais les bibliophiles croient qu’elle seule peut s’accorder avec la typographie.
Anglais d’origine juive, Ronald Davis, soldat en France pendant la Grande Guerre, tombe amoureux d’une Française et s’installe à Paris, où il ouvre en 1920 une petite librairie, dont la principale cliente est Miriam de Rothschild. Il se lance aussi dans l’édition indépendante, publiant entre 1920 et 193 plus de trente livres à tirages limités (Claudel, Jarry, Rimbaud, Valéry…) Il meurt le 26 août 1931, tué accidentellement lors d’une partie de golf.
Pour Jésus-la-Caille, Chas Laborde dessine le portrait des trois protagonistes : Jésus-la-Caille, jeune prostitué-proxénète, Pépé la Vache, maquereau repris de justice, et Fernande, la putain, qui accompagne la dérive mélancolique des deux hommes.
Il leur donne les traits de mauvais garçons et de filles perdues qu’il croise rue Lepic et boulevard de Clichy. Nul pittoresque dans ces dessins, nul effet, mais une observation très fine et le refus de juger. Chas Laborde, comme Carco, ressent une sympathie immédiate pour ceux qu’une société hypocrite exploite tout en les méprisant.
Cette édition de Jésus la Caille est limitée à 756 exemplaires, dont 6 H.C., et 750 sur papier KS Laag Soeken de Hollande.
En 1920, les éditions de La Banderole, fondées par Charles Malexis, Jean-, Gabriel Daragnès et Pierre Mac Orlan, font appel à Chas Laborde pour illustrer le roman de Mac Orlan, Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin.
Ce livre étrange, où Pierre Mac Orlan invente l’autofiction et se baptise Crâne de Ploum, raconte comment, « suite à la guerre et à son cortège de dégoûts accessibles à tous », le Mal disparaît de la terre, plongeant l’humanité dans une situation pour laquelle elle n’est pas préparée. Les hommes deviennent trop bons, sans préparation, et en meurent, telle Katje, la servante qui dansait au sabbat, et dont la beauté même s’efface dans un « suprême effort de sa bonté qui la voulait comme tout le monde. » Satan se résigne à finir ses jours sous la forme d’un bouc ordinaire que Mac Orlan loue trois francs cinquante la saillie aux cultivateurs désirant faire couvrir leurs chèvres.
« Chacun de nous », conclut Mac Orlan, « possède en lui-même, au plus secret de ses pensées, le petit détail vulgaire lui permettant de finir ses jours dans la mélancolie. »
Les éditeurs ne comprenant pas le talent de Chas Laborde, il revient à Francis Carco et Pierre Mac Orlan, tous deux grands amateurs de dessin et de peinture, ou à Charles Malexis, qui l’a fait travailler à La Baïonnette, et à Jean-Gabriel Daragnès de lui mettre le pied à l’étrier.
La Banderole, fondée en 1920, se donne pour but de « publier des textes illustrés par des artistes de qualité, même inconnus du public. » Charles Malexis et Pierre Mac Orlan choisissent pour directeur artistique Jean-Gabriel Daragnès. Celui-ci, dessinateur, graveur et imprimeur, se révèle un homme précieux par le sens profond qu’il a du livre, « ses connaissances, son goût, la sûreté avec laquelle il réalise ce qu’il a conçu, la nouveauté qu’il apporte tout en respectant d’une façon absolue les grandes traditions. » (André Warnod). C’est lui qui recommande à Carco de faire illustrer Rien qu’une femme par Chas Laborde et L’ Amour Vénal par Vertès. La Banderole, rappelle Daragnès, bouleverse le monde du livre d’art : « C’est ainsi que Segonzac fit ses premières eaux-fortes pour Les Croix de Bois, Chas Laborde ses premières pointes sèches pour Jocaste et le Chat maigre, Falké et Gus Bofa leurs premiers bois pour Gordon Pym et pour les Conseils aux Domestiques. »
Chas Laborde réalise 18 dessins, qui sont gravés sur bois par Robert Dill.
Le dessinateur ancre résolument le conte dans l’époque contemporaine, suivant Mac Orlan, dont la guerre a fait « un inquiet peu encombrant », de la campagne de Seine et Marne aux bordels de Mayence. Il a rencontré chaque visage, chaque silhouette, et leur trouve une place dans le conté déplaisant de son ami. On y retrouve, en adéquation avec le texte, le décor de la vie de Mac Orlan à Saint-Cyr sur Morin, et notamment son chien basset.
Chas Laborde fait du personnage de la rousse servante flamande, Katje, qui attire les hommes au sabbat, comme la flamme les papillons, une présence énigmatique, purement sensuelle et charnelle, dont la peau blanche illumine littéralement le livre.
Selon Guy Laborde, neveu de l’artiste, c’est une putain qui a inspiré ce personnage à son oncle : « S’étant aperçue qu’il esquissait une étude de son visage, elle lui avait fait observer que son dos offrait des lignes beaucoup plus remarquables. » Et Chas Laborde de constater : « Cette fille jugeait mieux que moi l’intérêt qu’elle présentait. »
Imprimé sur les presses de Roger Coulouma, Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin est tiré à 1061 exemplaires, dont 11 sur vieux Japon, 50 sur Japon impérial et 1000 sur papier Lafuma.
Il existe aussi plusieurs exemplaires non numérotés, hors commerce.
La Renaissance du Livre publie vers 1920 la traduction intégrale du roman de Jack London Burning Daylight (1910) sous le titre Radieuse Aurore.
Alice Bossuet signe la traduction et une notice présentant le romancier américain et son oeuvre.
Chas Laborde illustre le premier chapitre du livre qui commence ainsi : «C’était une nuit bien terne au Tivoli. Sur le comptoir du bar qui garnissait un côté de la grande salle aux solives crevassées, une demi-douzaine d’hommes se tenaient appuyés…»
L’illustration est vigoureuse et évoque en quelques détails ce bar du Klondyke, sans pittoresque inutile. Chas Laborde ne masse pas moins de six personnages dans l’image.
Au second plan, s’ennuyant et attendant le client, «une jeune femme aux yeux noirs, avenante de visage et de tournure, connue de Juneau à Fort Yukon sous le nom de la Vierge.»
On notera l’attitude naturelle de la femme, et son regard perdu dans le vague. Chaque silhouette est ici parfaitement individualisée.
Le tirage de tête de ce roman se compose de 12 exemplaires sur papier pur fil Lafuma.
Autre production de l’Edition Française Illustrée en 1920, Les Cœurs les plus farouches de James-Oliver Curwood, second titre de cet auteur traduit par Léon Bocquet après Bari, chien-loup.
Curwood (1878-1929) est le deuxième auteur américain de romans d’aventures après Jack London à prendre pour cadre le Grand Nord. En 1922 le succès de ses livres lui permet de faire bâtir un château dans le style du 18e siècle français à Owosso, Michigan.
Chas Laborde dessine la couverture et un frontispice reprenant le chapitre 3, quand le sergent William Mac Veigh recueille Isabelle Deane : « Sa chevelure dun brun roux retombait autour de ses épaules, ondulante et brillante dans la gloire du foyer et, durant quelques minutes, elle demeura avec ses cheveux épars autour d’elle, les yeux fixés sur Mac Veigh. ».
Le tirage de tête se compose de 25 exemplaires sur papier Van Gelder d’Amsterdam (1-25), dont les sept premiers n’ont pas été mis dans le commerce ;
Francis Carco s’enthousiasme très tôt pour l’art de Chas Laborde et singulièrement pour la façon directe et franche dont il décrit le monde de la prostitution. Considérant le dessinateur comme un « impitoyable et cruel analyste » et « un des plus grands dessinateurs de notre âge », Carco écrit dans Les Humoristes : « Qu’attendons-nous pour célébrer Chas-Laborde ? Je l’ignore. Les éditeurs à qui j’ai souvent proposé de publier un album de dessins que cet artiste intitula « Ces dames s’expliquent » n’ont pas encore compris leur sottise. »
Carco décide donc de s’en charger lui-même en publiant en 1921, à compte d’auteur, L’Ami des filles, ou Chas – Laborde commenté par Francis Carco, avec l’aide de Ronald Davis, qui souscrit tous les exemplaires pour sa librairie, 173 rue de Courcelles.
Chas Laborde en dédicace un exemplaire à Carco : « A l’Ami des filles autant que moi. Bien cordialement, Chas Laborde 11-4-21.»
Chas Laborde évite les écueils où naufragèrent tant d’autres artistes : le moralisme et la gaudriole. Il montre la cruauté et le cynisme qui président au commerce du plaisir. Dépouillé de toute illusion romantique, il considère les putains pour ce qu’elles sont : des ouvrières spécialisées qui, comme les soldats, rendent service à une société qui les utilise et les méprise.
Chas Laborde note les attitudes, les regards, les sourires de commande, les déguisements de gamines des filles publiques, les lieux qu’elles hantent, trottoir, chambre, bordel. Il semble à Carco « un collectionneur amoureux de ses coléoptères. » Mais si son crayon reproduit sans trembler « le front bas, le dur regard des filles publiques, leurs sournoises complaisances », il n’épargne pas le client, le bourgeois décoré de la Légion d’Honneur, le magistrat bedonnant… Une petite putain toise le client qu’elle a levé : « Dire que c’étaient des gueules comme ça qu’on m’obligeait à respecter quand j’étais môme ! »
Carco rêvait d’un album reprenant une centaine de dessins de son ami, mais devra se résoudre à publier à ses frais une plaquette « plus modeste », qui laisse de côté les dessins les plus cruels et révélateurs.
Le public n’est pas prêt pour le regard sans complaisance de Chas Laborde. Tant il est vrai que l’artiste ne se donne même pas la peine de condamner le vice.
Et Guy Laborde de commenter ainsi ce livre : « L’impression qui s’en dégage est faite d’une tristesse dénuée de romantisme à la fois résignée et lucide. Dans les exemplaires qui comprennent pour quelque bibliophiles privilégiés plusieurs dessins de prolongement, l’atmosphère n’est pas plus aguichante. »
Ce livre a été tiré à 175 exemplaires, dont 25 ( de A à Z ) réservés à l’auteur, et 10 sur beau Japon ancien ( 1-10), 25 sur Hollande Van Gelder (11-35), et 115 sur pur chiffon (36-150), pour la librairie Ronald Davis.
Il est orné de 10 dessins en noir et blanc.
Certains exemplaires comportent une double suite en couleurs des illustrations, et deux planches aquarellées. Il existe aussi une version de la couverture sur papier jaune.
Un exemplaire est dédicacé par Chas « à mon cher compatriote Daragnès ». Carco, lui, écrit : « à mon très cher ami Daragnès qui lui aussi est comme Laborde et moi l’ami des filles… bien affectueusement. »
En 1921, Daragnès passe commande à Chas Laborde d’illustrations pour un texte de jeunesse d’Anatole France intitulé Jocaste et Le Chat maigre.
Chas réagit avec humour : « Nous ne nous refusons rien ! De l’Anatole France ! » Ses goûts littéraires le portent plutôt vers Balzac, Maupassant ou Huysmans. Mais le vieux maître (1844-1924) est alors au faîte de sa gloire et un passage obligé pour tous les éditeurs de beaux livres. Comme l’écrit Gus Bofa, \"les éditeurs s’arrachent d’ordinaire et se disputent horriblement le droit d’imprimer sur des papiers de prix, les lambeaux d’un même auteur, chacun dans sa manière et selon son goût, bon ou mauvais. »
Les bibliophiles sont persuadés qu’un texte d’Anatole France, qui vient de recevoir le Prix Nobel, ne peut que prendre de la valeur au fil des ans. Pourquoi les contrarier? On voit ainsi Mornay demander à France un avant-propos pour le Riquet à la Houppe et ses Compagnons de Raymond Hesse, illustré par Bofa, tout en échangeant avec ce dernier une correspondance sarcastique au sujet de l’illustre préfacier.
Publiées en un volume en 1879, Jocaste et Le Chat maigre sont deux nouvelles sans rapport entre elles et d’une qualité littéraire incertaine. La Banderole espère, en en réalisant une édition illustrée, à la typographie et l’illustration soignées, attirer l’attention des bibliophiles.
Chas Laborde réalise ici ses premières pointes sèches, 31 au total, sous la férule amicale de Daragnès. Elles sont, écrit un critique, « loin de donner une complète idée de ce que son talent apportait déjà de vigoureux, d’âpre et d’original, mais nous goûtons néanmoins, (…) un sens de l’observation singulièrement chargé de promesses qui s’alliait aux qualités imaginatives indispensables à tout illustrateur digne de ce nom. »
Si Anatole France fait savoir sa satisfaction, Chas, lui, trouve à redire à son travail. Il n’est pas parvenu à rendre le délié et la délicatesse de son trait. Cependant il fait déjà preuve d’une grande intelligence des rapports entre l’image et le texte : « L’illustration doit devenir une interprétation. Il faut transposer. La réalité qui est dans Jocaste et Le Chat maigre, j’ai essayé dans plusieurs planches de l’idéaliser, tandis que dans d’autres, je me suis appliqué à une transcription exacte. »
Son évocation de la France des années 1870 mélange de façon caractéristique les images nostalgiques et poétiques d’un passé périmé, l’émerveillement devant la grâce fragile des jeunes femmes, et les traits lancés contre une société bourgeoise ventripotente et satisfaite d’elle-même.
Jocaste et Le Chat maigre a été achevé d’imprimer le 30 septembre 1921, pour le texte par Coulouma (Argenteuil), pour les gravures par Vernant (Paris).
Le tirage est limité à 761 exemplaires : 1 exemplaire unique (1), 5 sur papier Whatman (2-6), 15 sur vieux Japon (7-21), 30 sur Japon impérial (22-51), 60 sur Hollande (52-111), 650 sur Vélin d’Arches (112-761).
Il existe aussi, en plus, plusieurs exemplaires hors commerce , imprimés pour les collaborateurs.
Francis Carco est mobilisé en novembre 1914, en tant qu’Intendant des Postes. Grâce à Jean Paulhan, il est versé dans l’aviation et obtient son brevet de pilote (n°5016) en décembre 1916. Cette même année il publie Les Innocents, écrit l’année précédente. Ce roman s’inspire en partie de la liaison de Carco et de Katherine Mansfield, « amour voué au désastre » selon le compagnon de la romancière. Milord est le surnom que Mansfield donnait à Carco, qui la décrit à travers le personnage de Winnie, la jeune Anglaise. Carco cite mot pout mot certaines des lettres que lui a écrites Katherine Mansfield et évoque la liaison homosexuelle qu’elle eut avec la terrifiante et sans doute meurtrière Béatrice Hastings.
Le Milord, un jeune voyou de 18 ans, froid et dur, taciturne et brutal, prend sous sa coupe Mademoiselle Savonnette, une putain de 16 ans, et son jeune frère N’a-qu’un-œil. Il quitte Besançon pour Paris, où il rencontre Winnie, que le monde du crime et du vice fascine. A la fois innocente et perverse, la jeune Anglaise met en marche la machine qui broiera tous les personnages de cette histoire tragique, innocents qui n’ont que le tort de s’illusionner les uns sur les autres.
Publié par la Renaissance du Livre, le roman subit de larges coupures du fait de la censure. On reproche à Carco de dépeindre un milieu malsain, de montrer des voyous qui ne se rachètent pas en allant se faire tuer héroïquement au front et un Paris où la prostitution féminine et masculine, autant que le marché noir, prospère grâce à la guerre.
Le texte original ne sera rétabli qu’en 1919. En 1921, la Renaissance du Livre en publie une édition de luxe illustrée par Chas Laborde
Les Innocents constitue une réussite d’autant plus remarquable que Chas Laborde ne s’est engage que depuis un an dans la carrière d’illustrateur. Le ton varie d’un dessin l’autre : satirique pour croquer deux officiers de l’arrière, toutes médailles pendantes, avec leur misérable orgueil de l’uniforme ; retenu avec ce tableau saisissant de soldats portant des madriers, comme le Christ sa croix, dans une tranchée illuminée par des fusées qui ressemblent à des lampions de fête ; documentaire pour décrire le ballet des prostitués de tout sexe.
Nul ne pouvait sans doute mieux illustrer Carco que Chas-Laborde, avec sa parfaite compréhension de la rue parisienne, sa capacité à dresser le portrait psychologique de ses modèles. De Pigalle au Latin, de bistro en bordel, des bords de la Seine aux bouches de métro en plein black-out, le dessinateur offre un tableau précis et nuancé du Paris de la guerre. Et il n’oublie pas le portrait du maréchal Joffre accroché au mur de la chambre d’hôtel borgne où Mademoiselle Savonnette fait sa toilette.
Chas Laborde, comme Carco, montre « que la débauche qui paie se moque des attentions et salit ce qu’elle touche. » Il suit d’un œil impitoyable le ballet des filles et des (riches) officiers alliés, mais sans y trouver motif à s’indigner. La vie est ainsi. Et il en perçoit « les richesses et les misères secrètes » (Charles Kunstler).
On notera particulièrement le dessin montrant un officier canadien et sa conquête, un prostitué nommé Bébert-la-Demoiselle.
Il n’y a chez Laborde aucune envie de ridiculiser, aucun soupçon de mépris. On comparera avec les dessins sur le même thème, d’un Charles Martin ou d’un Paul Iribe, autrement violents et dégradants.
Le tirage de ce livre a été limité à 500 exemplaires, signés par Francis Carco.
Les 12 dessins à la plume réalisés par Chas Laborde ont été réunis avec l’exemplaire n°1, sur papier de Chine. Il existe aussi 15 exemplaires sur Japon (2-16), avec une suite des dessins en noir ; 50 exemplaires (17-66) sur Hollande Van Gelder ; 434 exemplaire (67-500) sur vélin pur fil Lafuma.
En 1922 la Librairie Stock publie, avec l’autorisation des éditions G. Crès, La Bête conquérante, une nouvelle de Pierre Mac Orlan, naguère éditée avec Le Rire Jaune en un volume.
Le fascicule, vendu un franc, participe de la collection « Les contemporains, œuvres et portraits au XXème Siècle ». Il comporte une préface d’André Salmon et, en frontispice, une belle synthèse « simultanéiste » de l’auteur, signée Chas Laborde.
Ecrit en 1919, La Bête conquérante est un conte magnifique, animé d’une vigoureuse misanthropie, qui, par certains côtés, annonce Animal Farm de George Orwell.
Citons les dernières phrases : « Les porcs reprirent le chemin de la charcuterie et redevinrent muets peu à peu. Et quand la fameuse guerre qui désola l’humanité éclata en 4… etc., les bêtes avaient tout perdu de leur science acquise. Il ne leur restait même plus la consolation de chanter à la manière des hommes, dans les écuries d’un régiment d’artillerie, une petite chanson vengeresse, tout juste assez littéraire pour leur permettre de ne point oublier le passé. »
Il existe 20 exemplaires H.C. sur vélin pur fil Lafuma.
Jean Pellerin (1885-1921) était un ami de Francis Carco et devint, comme lui, membre de la très informelle « école fantaisiste », groupe de poètes inclassables, qui se réclamaient de Guillaume Apollinaire, Toulet et Tristan Derème.
Lorsqu’il meurt, prématurément, en 1921, des suites d’une tuberculose contractée au front, il n’a guère publié que dans les revues littéraires. C’est Carco qui rassemblera et mettra en forme Le Bouquet Inutile en 1923.
Pierre Mac Orlan évoque un homme grand et extraordinairement mince, à la mélancolie discrète, qui «savait admirablement n’abandonner de soi-même que ce qu’il est nécessaire, afin d’entretenir les plus chères de ses amitiés.»
Georges Crès publie en 1922 deux longues nouvelles de Pellerin, « Le Dîner des Bons Ménages » et « Miguel L’Aragonais », réunies sous le titre Le Dîner des Bons Ménages. Chas Laborde, autre familier de Carco, donne un dessin étrangement mélancolique. Sabine, la call-girl opiomane, attend devant la table mise d’un dîner dont les convives ne viendront pas. Arrivée là par erreur, elle se trouve dans l’état d’esprit « d’une petite fille qui voudrait son jeudi de flânerie ».
Outre l’édition ordinaire, on a tiré de ce livre 15 exemplaires sur papier pur fil Lafuma, dont les 7 premiers n’ont pas été mis dans le commerce.
De ce roman, Gus Bofa écrit dans sa chronique littéraire publiée par Le Crapouillot: « Dans la grande querelle, qui ne passionne d’ailleurs plus personne, des animistes et des matérialistes, MM. Cyril-Berger sont pour l’existence de l’âme ?.
Leur héros, le Dr Lorde, satanique et symbolique personnage, parvient même à l’isoler chirurgicalement.
Dans leur foi ardente, MM. Cyril-Berger n’ont pas remarqué que cette expérience même était un appoint terrible pour les matérialistes et revenait à nier l’âme métaphysique.
Le professeur Derval, le méchant matérialiste, ne s’en avise pas non plus et se trouve plongé, à la suite de cette expérience, dans une terreur et une agitation inexplicables ; la peur de voir s’écrouler le système matérialiste et d’y perdre sa réputation le conduit au faux à l’assassinat.
Ce débat moral et philosophique sert d’ailleurs uniquement à MM. Cyril-Berger de base pour reproduire l’expérience bien connue du Dr Lerne, sous-dieu, qui consiste à greffer sur un individu la personnalité d’un autre.
L’expérience ayant réussi à leur satisfaction générale, ils y greffent à leur tour un roman policier avec tout ce que le genre comporte.
Ce roman feuilleton métaphysique plaira fort à ceux qui aiment les aventures de détectives, les laboratoires mystérieux et les coups de théâtre. »
(Le Docteur Lerne, sous-dieu est le titre d’un roman de Maurice Renard, paru en 1908 et démarquant L’Ile du docteur Moreau.)

C’est Charles Malexis qui tient les rênes de l’Édition française illustrée en 1918. Il confie à Mac Orlan le soin de diriger la collection littéraire des romans d’aventures. Rien d’étonnant donc à ce que les vignettes qui illustrent les couvertures soient signées d’amis du romancier : Pierre Falké, Gus Bofa et, ici, Chas Laborde.
Celui-ci ne semble pas trop se préoccuper de questions métaphysiques et fait passer le « satanique et symbolique » docteur Lorde sous les yeux des robustes commères de la rue Lepic.
Georges Crès rachète l’Edition Française Illustrée en 1921, récupérant ainsi les romans de London et Curwood. Il diffusera à partir de 1923 des maisons comme La Sirène, Devambez, La Banderole ou la Chimère. Évincé par ses associés il crée en 1925 l’Art et le Livre.
Ces contes de Maurice Dekobra paraissent dans la collection « Plaisir », aux éditions du Merle Blanc, qui appartiennent à Eugène Merle (1886-1946), anarchiste reconverti dans l’affairisme et patron du Merle blanc, « qui siffle et persifle tous les samedis ».
Le Merle blanc , d’abord « légèrement bolchévisant », devint apolitique avant de réunir de jeunes écrivains qui comme Simenon, Barjavel, Béraud ou Paul Lombard, se retrouveront à soutenir le maréchal Pétain.
Eugène Merle, par ailleurs directeur de Paris-Soir et de Frou-Frou, a tenté aussi de ressusciter L’Assiette au Beurre, avec sa Charrette charrie, qui, de 1922 à 1923,vivra le temps de 22 numéros, illustrés par Gus Bofa, Sem, P. Falké, L. Laforge, Boris, J. Hémard, Roubille, Vertès, Charles Martin, etc.
Le 10 décembre 1922, Henri Jonquières et Cie éditeurs publient L’Ingénue Libertine de Colette, illustré par Chas Laborde. Ce livre est le troisième de la collection « Les Beaux Romans ».
Henri Jonquières naît en 1895 à Buenos-Aires, comme Chas Laborde. Après la guerre, qu’il fait dans la cavalerie il apprend le métier d’éditeur auprès de son beau-frère Georges Crès.
Vers 1920, il s’établit au 21, rue Visconti et en 1922, crée sa maison d’édition : les Editions Henri Jonquières. « Les Beaux Romans » est un succès immédiat.
André Warnod écrit de cette collection qu’elle « affirme vite le caractère de sa firme réunissant des œuvres choisies parmi les plus intéressantes du XXe et du XIXe siècle, illustrées, le plus souvent en couleur, par les artistes d\'à présent, les plus marquants et les plus nouveaux. C\'est dans cette collection qu\'ont paru les Claudine illustrés par Chas Laborde, Isabelle, de Gide, illustré par Daragnès, des ouvrages de Barbey d’Aurevilly, de Colette, de Rémy de Gourmont, de Mirbeau, de Farrère, etc., illustrés par Falké, par Siméon, par Oberlé, etc.
Des livres plus importants jalonnent sa route comme Malice, de Mac-Orlan, orné d’eaux-fortes en couleur de Chas Laborde, qui nous paraît être un des meilleurs livres illustrés de ces dernières années. »
C’est sans doute à Saint–Cyr-sur-Morin, chez Pierre Mac Orlan, que Chas rencontre Henri Jonquières. L’éditeur qui vient de lancer la collection « Les beaux Romans » lui propose d’illustrer Colette : «L’Ingénue libertine pour commencer, puis, dès que j’aurai les reins assez solides, la série des Claudine. »
Chas se met au travail à l’été, alors qu’il est en vacances à Anneville-sur-Mer, en compagnie de Jonquières, Pierre Falké et d’autres amis. Il lit soigneusement le roman, s’en imprègne et commence à dessiner à son retour dans l’atelier de la rue des Saules. Le souvenir d’une petite fille croisée sur la plage revit sous les traits prêtés à la Minne de Colette. Selon Guy Laborde, son oncle exécuta en trois jours les 35 dessins commandés par l’éditeur.
Colette se déclare fort satisfaite de la mise en images de son roman. Jonquières a choisi de faire dessiner un bandeau pour le début de chaque chapitre. Chas donne des illustrations délicates, rehaussées à l’aquarelle. Son crayon donne à l’héroïne de Colette une grâce fraîche et fragile, fort touchante. On devine qu’il préfère de beaucoup la Minne jeune fille à l’épouse, dont il dédaigne d’illustrer les frasques.
En fait, ses dessins donnent jeunesse et actualité à ce livre publié avant la guerre et évoquent le texte plutôt que de l’alourdir d’une paraphrase.
Il s’amuse parfois à jouer des motifs d’un carrelage ou d’un tapis ; nous sommes en pleine époque Art Déco…
On retrouve aussi son goût pour la rue et ses spectacles dans trois des vignettes : des putains le long d’un trottoir, une patinoire et une rue du côté de l’Opéra.
Le 16 février 1923, dans Le Crapouillot, Gus Bofa consacre une page entière au travail de Chas Laborde. Après avoir rappelé à quel point les jeunes éditeurs tels Jonquières, Mornay, Crès et La Banderole renouvellent le beau livre, il salue « l’équipe d’artistes nouveaux » qui « s’est révélée toute prête pour illustrer et orner ces livres nouveaux. »
Et il analyse de façon très précise l’illustration de Chas Laborde : « Aucun de ses trente quelques trente dessins n’est épisodique. Les petites histoires galantes de Minne ne l’intéressent pas. Il suit de chapitre en chapitre, la figure de cette petite fille précoce et naïve, aventureuse et sans perversité, qu’il a esquissée dès le début et en note les états successifs avec une sobriété, une élégance et une intelligence qui font de ces croquis, rehaussés de taches vives, comme un pastiche du texte de Colette. (…) C’est un exemple rare d’une illustration capable de se rendre utile au texte qu’il accompagne et à un texte qui, mieux que tout autre, pouvait se passer d’aide. Je n’ai pas à me mêler des affaires d’édition de Mlle Colette ni des contrats de M. Jonquières, encore moins des projets de Chas Laborde, mais il me paraît souhaitable que cette triple collaboration ait une suite et que M. Jonquières réussisse à nous donner une édition complète des œuvres de Colette, dans le même format, avec la même perfection typographique et d’autres illustrations de Chas Laborde. »
L\'Ingénue libertine est orné de 35 dessins de Chas Laborde, rehaussés d\'aquarelle, et a été tiré à 1180 exemplaires, soit 50 sur Japon impérial, dont 10 H.C., numérotés de 1 à 40 et 41 à 50 ; 30 sur Hollande Van Gelder, dont 10 H.C., numérotés de 51 à 70 et 71 à 80 ; 1100 sur Vélin de Rives, dont 100 H.C., numérotés de 81 à 1080 et 1081 à 1180.
Léo César Albin Larguier est né à La Grande-Combe en 1878 et mort à Paris en 1950. Faisant son service militaire à Aix en Provence, il rencontre Cézanne et Germain Nouveau. Mobilisé en 1914, il est blessé en 1915. Puis il se fixe à Paris. Poète classique et appliqué, polygraphe consciencieux, chineur et rat de bibliothèque, il finira académicien Goncourt (1936) et cravaté de la Légion d\'honneur. De lui, Maurice Boissard écrivait : « M. Léo Larguier parle toujours de lui. Il est aussi très romantique d’allures et de paroles, le dernier représentant de ce genre de poètes chez lesquels l’écrivain se doublait un peu d\'un comédien.»
Chas Laborde illustre trois de ses livres : L’Après-midi chez l’antiquaire et Clarisse ou La vieille cuisinière en 1922. Et en 1925, La Poupée.
Chas réalise au printemps 1922 14 dessins pour ce petit livre, publié par L’Edition, 4 rue de Furstenberg, Paris.
« Travail léger », selon son neveu Guy Laborde, « où il a exprimé en peu de traits ses propres émois de collectionneur. »
Quelques traits suffisent à l’artiste pour planter une scène, qu’il évoque d’abord par l’attitude des personnages.
En 1922 La Renaissance du Livre met en chantier une version illustrée de L’Inflation sentimentale de Pierre Mac Orlan. Le livre paraît en 1923. Chas Laborde réalise 2& eaux-fortes aquarellées pour ces textes que Mac Orlan a écrit entre Paris et Mayence. On y découvre plusieurs poèmes en prose ou en vers libres, dont certains trouveront leur forme définitive, bien plus tard. Mac Orlan y évoque le dérèglement né de la guerre et essaie, selon Gus Bofa, « une sorte de synthèse symbolique du rythme mondial d’après-guerre, selon les lois musicales du jazz. »
A ce texte abstrait, Chas Laborde juxtapose des dessins qui mettent sur le même plan et les actes des personnages et leurs motivations secrètes et érotiques. La vie apparaît comme un bordel désolant. Les pulsions sexuelles affleurent ici à la surface de la conscience et se dévoilent au grand jour.
Le livre s’achève sur la vision d’une explosion révolutionnaire en France sur le modèle des événements survenus en Allemagne : « La salle rouge s’ouvrit dramatiquement et parmi les filles chastement voilées de peignoir d’esprit méditerranéen, d’énormes figures bourgeoises suant d’angoisse, de soumission et de ruse se dressèrent devant le groupe noir des matelots aveuglés. Tous ces messieurs avaient passé l’âge d’être vainqueurs. La coupe de champagne à la main ils saluèrent d’un geste unanime la jeune révolution. Sous le regard naturellement approprié de Madame, directrice de cette maison, une minute, une seconde avant le feu des pistolets automatiques. A moins que… »
Chas Laborde dessine avec allégresse un matelot enlaçant une putain callipyge et piétinant, dans des rues décorées de pendus et de mitrailleuses, un bourgeois étreignant encore sa rente à 5%, un général émasculé, que contemplent les gamines de Montmartre. Mais déjà le nouveau pouvoir passe en voiture et les enfants jouent aux soldats.
Le livre est assez mal accueilli. Le style de Chas Laborde déroute. Les critiques tordent le nez et accuse Chas Laborde de faire de l’art boche et de copier Grosz. C’est oublier que l’expressionisme n’est pas un monopole de l’Allemagne et que Chas s’y était déjà exercé en 1919, avant que Grosz soit découvert en France.
Francis Carco explique que, lassé d’entendre Mac Orlan vanter les mérites de Grosz, Chas Laborde, qui préférait de beaucoup Pascin, décida de lui prouver qu’il pouvait dépasser l’Allemand sur son propre terrain. Et il est vrai que les gravures de Laborde sont bien plus aigües, précises et moins systématiques que celles de Grosz, basées sur une observation précise et non sur une simple manière.
Gus Bofa vole au secours de Chas Laborde dans les colonnes du Crapouillot. « Aujourd’hui », écrit-il, « on lui reproche d’aller chercher une inspiration malsaine et équivoque chez les dessinateurs allemands et de jouer à la suite de Grosz au simultanéisme. Je pense pour ma part que Chas Laborde n’a pas changé depuis quinze ans que j’ai le plaisir de le connaître. Je l’ai vu l’autre semaine, il m’a paru étrangement semblable à lui-même (…) Je ne lui ai pas trouvé la figure d’un cubiste, d’un simultanéiste, ou d’un peintre de mœurs. (…) Il me paraît aussi absurde de dire qu’il peut être influencé par un autre artiste ou par une école, que de prétendre qu’un chemin de fer est influencé par une rivière parce que sa voie en suit la rive sur un point de son parcours. Il en emprunte les berges, parce qu’elles ont sur ce point leur pente la plus commode et se prêtent mieux que tout autre terrain voisin à sa nature de chemin de fer. (…) Pour en revenir à Chas Laborde par ces chemins détournés, je pense que ses pages de l’Inflation sentimentale sont ce qu’elles devaient être et remarquables, qu’elles soient simultanéistes, hermétiques ou tout autre chose du même genre, au choix des critiques. »
Pierre Mac Orlan, plus subtil que les critiques de métier, explique ainsi les dessins de son ami : « L’érotisme domine souvent la personnalité secrète des personnages de Chas Laborde, comme chez Georges Grosz, Pascin et d’autres jeunes artistes de sa génération. Quelques hommes, parmi ceux qui vivent en notre temps, abordent avec franchise et intelligence cette force secrète, tantôt déprimante, tantôt productrice d’énergie. Les actions des hommes, surtout chez les combatifs, remontent aux sources mêmes de la vie.
Il appartenait à Laborde de pénétrer avec clairvoyance et avec goût dans ce mystère, plus cérébral que tout autre, d’en tirer des pages émouvantes, glorifiant la beauté des femmes, celle de la chair, soulignant les erreurs sans les juger, et créant, par le jeu des lignes multipliées, la vie, tout au moins celle de notre génération. »
Chas Laborde a réalisé pour ce livre une vignette de titre, 21 hors texte, deux culs-de-lampe.
Le tirage de L’Inflation sentimentale est de 140 exemplaires, 5 exemplaires sur vieux japon, numérotés de 1-5 ; 15 exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 6 à 20 ; 120 exemplaires sur Hollande Van Gelder, numérotés de 21 à 140. Il existe plusieurs exemplaires non numérotés, hors commerce, dont l’un, dédicacé à Henri Jonquières, comporte des eaux-fortes aquarellées par Chas Laborde.
Henri Jonquières met en chantier un nouveau roman de Pierre Mac Orlan, Malice, l’occasion pour Chas Laborde de retourner prendre la température au-delà du Rhin. Il était déjà venu à Mayence en 1922, guidé par le jeune et unique rédacteur de La Revue Rhénane, un certain Alexandre Vialatte, bien embêté de devoir accompagner le dessinateur dans « les quartiers infâmes (…) où il va prendre ses croquis ». Dirigée par le dramaturge Bernard Zimmer (1893-1963), la Revue Rhénane est publiée en Français et en Allemand dans la Rhénanie alors occupée par l’armée française. Mac Orlan y donne un article sur Chas Laborde pour le premier numéro en octobre 1922 et Vialatte se souvient de l’avoir vu dans son bureau, « très gentil, jovial, petit, un peu gros, genre américain, légion d’honneur, lorgnons jaunes.»
André Malraux, rendant compte du roman, écrit : « Jamais autant qu’après la lecture de Malice, nous n’avons pu constater sur quel malentendu repose la notoriété de Pierre mac Orlan, romancier d’aventures. Il est auteur de romans fantastiques, ce qui est assez différent.» (N.R.F., 1 mai 1923)
Un des protagonistes du roman est un pantin jaune, « jeune fou vêtu d’un hoqueton de laine citron tricotée et de grègues en soie bouton d’or », et qui mange des marks.
Cet objet maléfique a existé. Mac Orlan le gardait chez lui, à Saint-Cyr-Sur-Morin, soigneusement rangé dans une armoire fermée à clef. On ne sait jamais...
Le curieux pantin eut l’honneur d’être dessiné par Chas Laborde dans Malice et par Gus Bofa dans Filles et ports d’Europe.
Chas Laborde ne se montre guère sensible au fantastique allemand. Tout juste esquisse-t-il une petite architecture expressionniste, qu’on dirait sortie du Cabinet du Dr Caligari.
La rue le fascine, par contre, où se mêlent bourgeois allemands vaquant à leurs affaires et officiers français se pavanant. Malice annonce les grands albums à venir. Chas Laborde se soucie assez peu de représenter des épisodes du roman mais il plante le décor de l’occupation française.
Tout l’intéresse depuis ces tirailleurs africains qui reviennent du ravitaillement et lorgnent les cyclistes opulentes, jusqu’aux fillettes allemandes qui courent les jambes nues. Il représenter des enfants de vaincus qui reviennent de l’école mais aussi le vainqueur en majesté au bordel.
L’occupation française se révèle familiale et bourgeoise. Les officiers soupent dans les restaurants de luxe, où un vendeur de journaux propose le Petit Journal et le Sans Gène. Bref, on fait comme chez soi. Et Chas Laborde croque avec cruauté, devant la caserne Hoche, un bel officier barbu et décoré, poussant le landau de bébé.
L’érotisme, « cette force secrète, tantôt déprimante, tantôt productrice d’énergie », dixit Mac Orlan, se taille une part importante, à travers le portrait de Loulou la Bavaroise, toute en rondeurs et perversité blonde.
André Warnod voit dans Malice « un des meilleurs livres illustrés de ces dernières années. » De son côté, Guy Laborde note que « le trait s’est encore aminci, et l’effort a porté sur la mise en place des scènes de mouvement, dans la Weinstube et au restaurant de la pension Kreutzer, dans telle boîte de nuit où se complaisent les veillées des occupants. Ce sont des reconstitutions de choses vues, avec les synthèses que cela suppose. Le choix nécessaire et l’art de poser le sujet se distinguent par une plus grande sûreté d’intentions. » Car Chas ne dessine pas d’après nature. Il se promène, observe puis, rentré chez lui, il recrée sur le papier ce qu’il a vu, lors de ses errances.
Le livre comporte 30 pointes sèches et 1 bois de Chas-Laborde, dont 10 hors-texte, coloriées au pochoir.
Le tirage est de 746 exemplaires. On dénombre 1 exemplaire sur Japon ancien (1), 40 Japon impérial (2-36) dont 5 hors commerce (37-41), 55 Vélin du Marais (42-86) dont 10 hors commerce (87-96), 650 Vélin de Rives blanc (97-696) dont 50 hors commerce (697-746).
Le texte a été imprimé par Coulouma, les pointes sèches gravées par l’atelier « La Roseraie ».
Un exemplaire sur vélin de Rives blanc valait 150 fr. un exemplaire sur vélin du Marais, 200 fr. et un exemplaire sur japon impérial, 300 fr.