Pierre Mac Orlan écrit : « Avec Chas Laborde, le naturalisme s’étend en profondeur. Il part de l’interprétation directe, mais il ne néglige pas la véritable valeur mystérieuse des individus qu’il représente. Ici la fille n’est plus le symbole d’une injustice sociale. Elle est ce qu’elle est, avec tous ses mystères – j’insiste –ses vices, sa sensualité, sa beauté véritables, sa fraîcheur souvent de belle jeune femme, et son absolu désir de sentimentalité. (…) L’érotisme domine souvent la personnalité secrète des personnages de Chas Laborde, comme chez Georges Grosz, Pascin et d’autres jeunes artistes de sa génération. (…) Il appartenait à Laborde de pénétrer avec clairvoyance et avec goût dans ce mystère, plus cérébral que tout autre, d’en tirer des pages émouvantes, glorifiant la beauté des femmes, celle de la chair, soulignant les erreurs sans les juger.»
Pour Louis-Léon Martin, « un des mérites de Chas Laborde est d’avoir placé la fille à l’un de ses plans exacts : à la fois bourgeois et fonctionnaire. C’est ici que l’ironie de Chas Laborde, ironie sans nul doute arbitraire, entre en jeu. Chas Laborde n’a pas de méchanceté, il est perspicace et remet les choses au point (…) Les filles de Chas Laborde ne sont pas des vicieuses. Elles exercent un métier qu’elles savent assez mal considéré, dont elles acceptent les conséquences, mais à quoi elles s’appliquent avec conscience. (…) Les filles de Chas Laborde connaissent la probité » professionnelle. Dès lors on voit l’angle où s’est placé l’artiste. Chas Laborde ne juge ni ne blâme. Il assiste. Il déduit aussi (il est trop intelligent pour rester neutre) mais il déduit sur le plan de l’indifférence. Les préoccupations d’ordre moral n’interviennent pas. »
La Belle Epoque ne pratique guère la vertu. Les scandales sont nombreux, qui mettent en cause jeunes tendrons et vieux marcheurs. En 1911, on décide de supprimer le tutu à l’Opéra et Chas dessine la mère complaisante qui console le client fidèle : « Rassurez-vous, allez, m’sieu le baron ; nous le mettrons encore pour vous… dans l’intimité. »
Les putains professionnelles ont plus de principes. Attablées au restaurant Namière (anagramme de Manière, le restaurant où Chas Laborde mange tous les jours), elles s’effarent de l’état de la morale publique :
- Mon Dieu ! Quelle horreur ! Acheter des petites filles ! Pour 500 francs !!!
- Quand nous sommes là !
Chas Laborde observe le ballet des putains au visage trop maquillé, blanchi par la lumière électrique. Il les surprend au repos, se tirant les cartes sur une table de café. Tandis que passe un couple bourgeois, elles constatent : « Ah un mari !... C’est comme si on avait le même client tous les soirs.
Il note comment elles racolent dans le promenoir des théâtres, la main qui se glisse sous le bras, l’œil qui se fait doux… On notera que le gentleman à lunettes et chapeau vert, ressemble fort, avec son chic anglais, au dessinateur en personne.
La satisfaction du riche Anglais qui trône à une table de cabaret, cigare et seau à champagne, sa conquête du soir à côté de lui, sûr du charme que lui donne ses banknotes, ne lui échappe pas non plus, ni l’attitude possessive de la fille qui voit s’approcher une collègue.
C\'est vers 1910 que Pigalle devient un des hauts lieux de la prostitution. Cette activité, un temps suspendu par hypocrisie patriotique, est à nouveau autorisée avec les première permissions accordées aux combattants en 1915.
Les restrictions imposées aux cafés qui doivent notamment fermer à 21 heures favorisent même le développement des bordels qui prolifèrent dans le 9e arrondissement.
Le café de la Place Blanche, qui dans les années 20 abritera les rencontres des Surréalistes, est aussi un des terrains de chasse favoris des putains.
Chas dessine ces dames et demoiselles guettant le client au milieu des joueurs de tric-trac. La blonde au chapeau vert, à gauche, semble d\'ailleurs intéressée par le manège du dessinateur.
Desin publié dans Le Rire, le 25 janvier 1919.
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« Notre époque», déclare Mac Orlan à la fin des années 20, « est dominée par l’érotisme. Mais c’est l’esprit qu’il faut saisir, l’exhalaison de cet érotisme qu’il faut rendre sensible. Pas de détails, pas de gestes. Seulement faire comprendre cette toute-puissance de la femme à notre époque. Ah! formidable! ce siècle est femme! L’influence de la femme n’est attestée par aucun pouvoir social défini, mais elle est immense : la femme est le fil conducteur à travers lequel passe le courant. Sans contact, rien n’est possible.» (in Dialogues à une seule voix, Simonne Ratel).
Chas Laborde traduit en images cette théorie dans L’Inflation sentimentale (1923). Nous donnons ici 9 dessins préparatoires à ce livre, inédits.